Charles Célestin Jonnart est né à Fléchin, village
du Pas-de-Calais, le 27 décembre 1857.
Son grand-père maternel appartient à une famille
d'armateurs de Gravelines, les Noël. Médecin aventureux, il s'est mis en congé
sabbatique pour faire le tour du monde à bord d'un brick hollandais. La dernière
étape s'est terminée par un naufrage et la perte de ses collections.
La famille du père de Jonnart qui est le notaire de
Fléchin et le conseiller général de Fauquemberghes est d'ascendance flamande. Au
XVIle siècle, l'évêque de Saint-Omer, Jonnart, a été tenté par le
jansénisme.
La présence de la famille est attestée dans le pays
avant le traité des Pyrénées de 1659 qui a fait de l'Artois (et du Roussillon)
des provinces du royaume de France. Charles Jonnart a dans son ascendance une
aïeule espagnole dont les magnifiques yeux noirs reparaissent régulièrement dans
ceux des filles de la famille.
La tradition républicaine est représentée par une
autre aïeule qui a connu la Révolution et dont le salon est fréquenté sous le
second Empire par les chefs républicains du Nord-Pas-de-Calais.
Il a fait ses études au lycée de Saint-Omer avant de
les poursuivre à Paris. Son père le destine au Conseil d'Etat, mais ses goûts le
portent également vers les sciences politiques dont il fréquente l'école
récemment créée par Boutmy. Il sera toute sa vie membre de son Conseil
d'administration.
Son goût du concret le pousse à voyager. La fortune
familiale le lui permet. Selon Claude Farrère, il " n'avait pas vingt ans quand
il vit l'Algérie pour la première fois ".
Trois ans plus tard, en 1881, c'est une invitation à
déjeuner impromptue de Gambetta qui décida de sa carrière algérienne. Il devint
l'attaché, puis le directeur de cabinet du gouverneur général Tirman.
Sur le monument inauguré à Saint-Omer le 3 octobre
1937, quatre médaillons symbolisent l'œuvre de Jonnart : l'Artois, l'Algérie,
Athènes, Rome. Les deux premiers ne permettent pas de suivre l'ordre
chronologique. C'est parce qu'il n'a pas de problèmes électoraux sur ses
arrières artésiens et parisiens, que le " Très grand gouverneur ", le " Grand
proconsul " " arabo-juste " peut choisir son champ d'action principal : les 2
300 000 km² de l'Algérie et des Territoires du Sud.
I - JONNART ADMINISTRATEUR DE L'ALGÉRIE,
CONSEILLER GÉNÉRAL DE FAUQUEMBERGHES, DÉPUTÉ DE SAINT-OMER, MINISTRE DES T.P. DE
CASIMIR PÉRIER (1881-1894).
Le premier des quatre séjours en Algérie a dû durer
trois ans. La quatrième année, en 1884, Jonnart est nommé directeur du service
de l'Algérie au ministère de l'Intérieur.
Il fait signer par son ministre une lettre adressée
à son ancien patron qui est une mise en garde. Il faut freiner le développement
territorial des communes de plein exercice (de la " Colonie française ") au
détriment des communes indigènes (du " Royaume arabe ") encouragé par les
Conseils généraux.
En 1886, Jonnart commence sa carrière politique
française. Il est élu Conseiller général de Fauquemberghes. Il y sera
constamment réélu et, en 1902, il devient le président du Conseil général du
Pas-de-Calais, un président à vie. Il le présidera effectivement pendant tout
son second proconsulat algérien.
En 1889, il bat dans la deuxième circonscription de
Saint-Omer, la plus rurale des deux, le député bonapartiste Levert, handicapé
par son ralliement au boulangisme, pendant que son " grand aîné " Alexandre
Ribot, dont la statue a été inaugurée " peu de temps avant " celle de Jonnart,
l'emporte sur le légitimiste Lefebvre du Prey qui subit le même handicap dans la
première circonscription.
Il n'a pas encore 32 ans, à peine quatre ans de plus
que " les deux gamins ", députés à 27 ans qui vont profiter du rajeunissement
des cadres politiques provoqué par la crise de Panama : le lorrain de
Bar-le-Duc, Raymond Poincaré, le Béarnais d'Oloron, Louis Barthou, tous deux
membres de l'Alliance républicaine fondée par Charles Jonnart, parti charnière
de centre-gauche dont font partie également Rouvier et le futur président de la
République, Deschanel.
Ainsi, en 1914, il succédera au Sénat au
sénateur-maire de Saint-Omer, Ringot, beaucoup plus maire que sénateur,
puisqu'il ne prit la parole que deux fois au Palais du Luxembourg pendant les
vingt ans de sa magistrature, de 1892 à 1912.
Le sénateur Charles Jonnart fut réélu deux fois, la
seconde, l'année même de sa mort en 1927.
En 1893, Jonnart devient le ministre des Travaux
publics de Casimir Périer, le " marchand de charbon d'Anzin ", tellement excédé
par les attaques de Jaurès et de Rochefort que, devenu président de la
République, il démissionnera au bout de six mois.
A peine installé dans son ministère, il met fin à
une grève des houillères " de plusieurs mois ".
Le 11 décembre, au cours d'une séance mouvementée à
la Chambre, le ministre des Travaux publics oppose " à la lutte des classes les
idées maîtresses de tout gouvernement digne de ce nom : la liberté dans l'ordre,
la solidarité et la conciliation du travail et du capital ".
Quelques mois plus tard, au nom des règles de la
comptabilité publique, il refuse toute augmentation de salaire aux agents des
compagnies de chemin de fer nationalisées, puisque leurs salaires sont inscrits
dans un budget déjà voté.
S'agissant du droit de grève en général des agents
de la fonction publique, son point de vue et son attitude sont très voisins de
ceux de Clemenceau et des Soviétiques. Treize ans plus tard, " il lui paraissait
inadmissible que des agents rétribués par l'Etat missent en péril par leur
coalition le fonctionnement de la vie nationale ".
Le cursus honorum proprement métropolitain de
promagistrat de Charles Jonnart s'arrête en 1894, non pas à cause de la chute du
ministère Casimir Périer qui lui a donné l'occasion de manifester la puissance
de sa force de frappe, mais d'un " terrible accident de voiture " dont il ne se
remit jamais complètement.
Il se retira alors à Antibes avec son épouse, fille
du député de Lyon, Aynard, sur une propriété où il entreprit des cultures
florales quand il se sentit mieux. Par deux coïncidences historiques curieuses,
c'est du port d'Antibes qu'embarquèrent à bord du " Météore ", le 13 octobre,
les 29 premières familles de pionniers qui fondèrent Chéragas. Plus d'un quart
de siècle avant l'installation du gouverneur général à Gouraya, au moins trois
de ces familles s'y installèrent dont celle du vrai créateur de Chéragas, et son
premier maire, Honoré Mercurin.
II - LES DEUX PREMIERS PROCONSULATS
(1900-1911)
D'Antibes, Jonnart va continuer de suivre les
dossiers algériens. En 1900 il est nommé gouverneur général, Waldeck-Rousseau
étant président du Conseil.
Ce premier proconsulat ne dure que quelques mois :
d'octobre 1900 à mai 1901. II supporte mal l'humidité du Palais d'Hiver, son
épouse contracte la fièvre typhoïde ; elle mourra en 1903.
Il a le temps de mettre en place les Délégations
financières, après avoir fait voter la loi du 19 décembre 1900 qui les institue.
Le rédacteur en est le juriste-gouverneur Laferrière, vice-président au Conseil
d'Etat, qui mit un point final à la crise antisémite, en donnant satisfaction à
une revendication majeure de la " Colonie française " : une autonomie qui n'est
pas seulement financière et qui fait penser aux modèles anglo-saxons des
dominions et, au-delà, au prototype américain, adapté à une situation
algéro-française.
80 délégués divisés en 4 délégations représentent
les intérêts politiques du " Royaume arabe " et de la " Colonie française " (40
musulmans, 40 non-musulmans) et leurs intérêts économiques : ceux des Kabyles,
des Arabes, des colons, des non-colons.
Les Délégations financières dureront un demi-siècle
et seront remplacées par " l'Assemblée algérienne " qui gardera la composition "
libanaise " de son modèle.
Par la suite, Jonnart ajoutera à cette " Petite
Chambre " un " Petit Sénat " : " le Conseil supérieur de l'Algérie " qui
existait encore une dizaine d'années après la mort du Gouverneur.
C'est en 1901 également qu'est fixé le limes sud de
l'Algérie. Trois colonnes parties d'Alger, d'AOF, d'AEF, se rejoignent dans la
région du lac Tchad. La mission Foureau-Lamy a mis plus d'un an pour franchir à
pied, après avoir perdu tous ses chameaux, 2 000 km de désert. Elle comprend 35
Européens et 253 musulmans dont 8 seront faits officiers à la suite de leurs
exploits.
En 1903, Jonnart revient à Alger à la demande
d'Emile Combes pour le plus long et le plus fécond de ses trois
proconsulats.
Depuis Grévy, l'usage s'est établi de faire
approuver la nomination d'un nouveau gouverneur par les parlementaires
algériens, parmi lesquels le constantinois Thomson et Eugène Etienne député
d'Oran, " le second fondateur de l'Empire français ", le premier étant Jules
Ferry, qui ont résisté victorieusement à l'offensive des " 4 mousquetaires "
antisémites, comme d'ailleurs à Saint-Omer, Alexandre Ribot et Charles Jonnart,
traités " d'enjuivés " par d'autres mousquetaires. La situation de Jonnart à la
Chambre, puis au Sénat se trouvera renforcée par cette communauté
d'intérêts.
Eugène Etienne, Jonnart et Lyautey vont établir les
frontières de 1885 de l'Algérie et du Maroc, contestées par le Maroc, dans la "
zone de mouvance marocaine".
Jonnart qui a rencontré le colonel Lyautey dans le
salon de Mme Aynard a appuyé sa nomination de général de brigade affecté au
territoire d'Aïn-Sefra auprès du ministre de la Guerre, le général André, "
l'homme des fiches".
En 1904, exerçant le droit de suite, Lyautey
s'empare de Berguent. Jonnart alors en voyage en Hollande, reprend entièrement à
son compte l'initiative de Lyautey.
La même année, Edouard VII débarque à Alger en
réponse au voyage de son " hurluberlu de neveu ", l'empereur Guillaume ll à
Tanger.
Les bonnes relations entretenues avec Edouard VII,
puis George V, expliquent sans doute que Jonnart ait succédé facilement au
prince d'Aremberg à la présidence du " Conseil international du canal maritime
de Suez " et, qu'en 1917, à Londres, il ait été désigné comme " Haut commissaire
des puissances protectrices de la Grèce avec pleins pouvoirs civils et
militaires ".
En 1908, au moment de la crise internationale qui
suit l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie, la politique
personnelle de l'Oranais Eugène Etienne apparaît comme différente, mais
complémentaire de celle du Gouverneur.
Il est reçu à plusieurs reprises par le chancelier
Bulow et l'empereur Guillaume II : " Que les Français prennent garde de payer
les pots cassés par l'Angleterre ".
En 1912, après la crise d'Agadir, un an après le
départ de Jonnart d'Alger, l'Allemagne cessera de s'intéresser activement au
Maroc quand elle aura reçu la compensation de 300 000 km² de l'AEF dans sa
partie camerounaise, c'est-à-dire presque les trois quarts de la superficie du
protectorat français.
Dès 1892, comme rapporteur de la Commission des
finances, Jonnart a fixé les bases de sa politique économique en Algérie qui
s'appuient sur les rapports de Bureau et de Jules Ferry.
En 1893, trois conseillers généraux dont le docteur
Trolard, au nom d'une " Commission spéciale ", présentent au Conseil général du
département d'Alger son rapport : " Les projets de M. Jules Ferry et le rapport
de M. Jonnart ".
Un discours à la Chambre du 4 juin 1891 sur "
l'exemption des soies " indique des intentions résolument protectionnistes, qui
vont dans l'ensemble profiter au développement de l'Algérie agricole, mais
limiter sans doute celui de l'Algérie industrielle.
Une étude de Fernand Dor, administrateur adjoint de
la commune mixte de Gouraya, éditée en 1895, fait grand cas du démarrage des
verreries de Marceau où existent à la fois le combustible (le lignite) et les
sables siliceux.
Ces verreries ont fait faillite bien avant 1930.
Selon une tradition orale il y aurait eu une manœuvre de dumping des entreprises
similaires " marseillaises menacées dans leurs intérêts ".
C'est donc le Pacte colonial qui continue de régir
au moins sur le plan industriel les rapports de l'Algérie avec la
France.
L'ancien ministre des Travaux publics contribue au
développement des transports " grâce à des emprunts aisément couverts
".
Les cinq compagnies de chemins de fer sont unifiées.
Le Gouverneur général a naturellement l'appui d'Eugène Etienne, lui-même ancien
employé des chemins de fer. L'utopie du Transsaharien est abandonnée. Détail
significatif, son ancien aide de camp, le lieutenant de vaisseau Raymond
Laffont, devenu directeur de la Transatlantique développera au Sahara les
hôtels... " transatlantiques ".
A la déclaration de guerre de 1914, il veille
personnellement à Marseille à l'embarquement prioritaire des élus
algériens.
A Gouraya, sous la direction de Charles Plançon se
crée la Compagnie des Messageries du Littoral. Avant 1914, elle remplace ses
diligences par des autobus Berliet.
Deux armateurs y vivent : le Marseillais d'origine
génoise Isnardi et Sitgès, Catalan (?) établi sur le premier des huit
promontoires de la commune, à l'est, promontoire doublement historique à
l'époque contemporaine : dans la nuit du 22 au 23 octobre 1942, le général Clark
arrivé en sous-marin, y rencontra les " Conjurés d'Alger " et le consul Murphy
une quinzaine de jours avant le débarquement anglo-américain du 8
novembre.
L'armateur Sitgès est à l'origine du peuplement
espagnol du Levante et d'Andalousie émigré en Oranie et dans l'Algérois. Sa
personnalité et son activité expliquent sans doute les 102 Espagnols de la
statistique de 1907 dans une commune qui est à plus de 400 km d'Oran. Le premier
concessionnaire de Gouraya, Lorenzo, établi dans la très proche vallée de l'Oued
Messelmoun est peut-être un Espagnol naturalisé. La plupart sont des pêcheurs,
des charbonniers et surtout des mineurs, avec un élément bourgeois non
négligeable.
Qui ne se souvient, parmi les plus de cinquante ans,
de ce notable ruiné vivant dans une grande maison habitée par des Musulmans, qui
allait faire ses courses... en redingote.
Il n'y avait pas seulement des mineurs espagnols à
Gouraya, la ferme Sitgès s'appelait également la " Ferme des Anglais " à cause
des deux tombes situées de l'autre côté de la route nationale 11 ; il y avait
aussi des Français. Parmi les premiers concessionnaires figure en effet la "
Compagnie de Châtillon et Commentry ".
Le minerai de fer riche, mais dispersé, est embarqué
d'abord au large de la " Première Pointe " (Ras El Roumi), les barges partant du
(très petit) " Port des Mines ", avant qu'un système de wagonnets souvent
aériens ne draine ledit minerai des communes de Gouraya et de Villebourg vers
les deux embarcadères du Cap Lahrat qu'un sous-marin allemand bombardera,
peut-être symboliquement, au début de la Grande Guerre après avoir longuement
croisé à 150 m du port de pêche et du " Canon " - embarcadère pour le
vin.
C'est que Krupp et Thyssen se sont beaucoup
intéressés au minerai de fer algérien, à celui de l'Ouenza, à l'autre extrémité
de l'Algérie, avant le Creusot, un minerai aussi apprécié que le suédois. Par
l'intermédiaire de la Société Muller établie à Amsterdam, qui agit sur les
médias parisiens et en utilisant le " maquis de la procédure " français, les
Allemands s'ils ne réussissent pas à prendre le contrôle de l'Ouenza bloquent
son développement pendant dix ans.
Le 21 janvier 1910, le député gouverneur général
intervient à la Chambre pour défendre " le projet de loi reprenant les
conventions passées entre le Gouverneur général de l'Algérie et la Société
d'études de l'Ouenza ", mettant fin aux prétentions allemandes de contrôler en
territoire français, quatre ans avant le déclenchement de la guerre, une mine
d'importance capitale pour la fabrication des armements.
Fils de notaire, député d'une circonscription à
dominante rurale, Jonnart a le goût de la terre. Toute sa vie il présida la
Fédération des sociétés d'agriculture du Pas-de-Calais.
Sa politique agricole algérienne est la
transposition de celle du président de cette FNSEA du Pas-de-Calais.
Deux de ses neveux, Henri et Robert, rachètent deux
concessions qui encadrent le village de Gouraya à l'ouest et à l'est.
En 1905, il inaugure sa cave coopérative un quart de
siècle avant l'inauguration de la moyenne des caves coopératives du Midi
méditerranéen français.
Les viticulteurs algériens reçoivent le renfort de
leurs homologues charentais chassés de leur pays par la crise du phylloxera. A
15 km à l'est de Gouraya ils créent en 1880 le village de Fontaine-du-Génie, à
11 km à l'ouest, celui de Villebourg en 1881. Ceux de Fontaine-du-Génie seraient
les émigrants d'un seul village, venus avec... leur garde-champêtre.
Les maraîchers espagnols qui continuent d'affluer du
Levante et des Baléares, comme les grands-parents maternels de Camus originaires
de Minorque, importent leur supériorité technique. Ils vont complètement
transformer le sol même du Sahel algérois qui peut produire trois récoltes de
tomates quand l'hiver est relativement clément.
Favorisé par un micro-climat dont la présence peut
expliquer... celle du " très grand gouverneur " à Gouraya, le bananier des
Canaries qui a peut-être transité par le littoral d'Andalousie, comme les
palmiers du bordj Gouraya qui sont les mêmes que ceux d'Elche, donne des fruits
comestibles très appréciés.
A l'époque de Jonnart, des plants provenant d'un
jardin de Gouraya et de Bérard sont emballés par un employé du "Jardin d'Essai "
et exportés en Palestine.
Et les Musulmans ? Depuis l'époque de Jules Cambon
qui a quitté l'Algérie en 1897, trois ans avant l'arrivée de Jonnart au
Gouvernement général et qui apparaît comme son véritable prédécesseur, ils
cessent d'être l'ennemi vaincu pour devenir des " sujets français ".
Ils commencent à travailler dans " la colonie
française " et à fréquenter ses écoles, ce qui est sans doute l'essentiel pour
l'avenir de l'oeuvre de Jonnart, qui connaît les limites de
l'assimilation.
Au début de son second proconsulat, le 21 décembre
1903, dans un discours à la Chambre, il justifie par avance sa politique
musulmane" Nous avons conquis le sol, avons nous conquis les âmes ?... ". Pour
un Musulman, " l'Islam est (la) religion qui a façonné son esprit et son cœur,
une religion qui lui enseigne la supériorité du Musulman sur l'Incroyant, même
si ce dernier paraît un moment l'emporter. "
Ses conceptions sont donc assez proches de celles
d'un discours de 1863 de Napoléon III : l'Algérie est une " colonie française "
et un " royaume arabe ". Deux textes d'application de 1866 définissent leurs
frontières. Cette frontière dans le futur canton de Cherchell s'arrête aux
limites ouest de la commune de Novi et le " Royaume (berbéro) arabe des
Beni-Menasseur, des Gouraya, des Lahrat, des Beni-Haoua continue d'accéder à la
mer, de Novi à l'enclave de Ténès de la colonie française ".
La sécurité de la " Colonie française " est dans
l'arrêt de son extension, c'est l'objet du texte de 1885 déjà évoqué, et dans
l'évolution de la fonction du soldat-laboureur qui devient un laboureur-soldat,
avec une devise qui serait " aratro et ense " et non plus " ense et aratro ".
Les fondateurs de Chéragas avaient reçu des concessions de 6 à 7 ha. Leur
village était entouré d'un rempart de terre avec un fossé. Leurs fils et
petits-fils qui créent Gouraya quarante ans plus tard reçoivent des concessions
qui ont en moyenne 26 ha, dans un pays il est vrai moins fertile. Le rempart est
remplacé par un bordj situé au centre du village à quelques centaines de mètres
de la mer.
Jonnart souhaite peupler l'Algérie " d'une longue
chaîne de villages, pouvant se soutenir mutuellement ", ce qui va assez vite se
révéler une utopie avec l'augmentation rapide de la population musulmane dont
les Européens de " l'Intérieur " prendront conscience bien plus tôt que ceux des
grandes villes.
Pendant que la population passe de 3 500 000 à 4 750
000 habitants, celle des Européens dont l'augmentation est relativement plus
rapide, atteint 750 000 habitants.
Afin que les villages de colonisation gardent leur
population de petits et moyens agriculteurs, un décret de 1903, remplaçant un
autre texte d'application de 1878, réserve aux fils d'agriculteurs le bénéfice
des concessions gratuites. Seuls les terrains domaniaux peuvent être vendus aux
enchères.
Malgré ces mesures et faute de terres vraiment
cultivables disponibles, les limites de la " Colonie " sont atteintes et le
reflux commence dès cette époque de la colonisation triomphante.
A Gouraya, les 40 concessionnaires dont sept
n'étaient que des concessionnaires urbains ayant bénéficié d'un lot de 1 000 m2
avaient reçu moins de 900 ha sur les 1863 ha de la commune. Très vite, les
parties des concessions situées à la limite de la " tribu des Gouraya " cessent
d'être cultivées et sont vendues à des propriétaires musulmans et à la veille de
la guerre de 1914, la superficie cultivée par les Européens ne doit guère être
supérieure à la moitié ou aux deux tiers de la superficie des
concessions.
Le chiffre de 2 700 000 ha souvent cité comme étant
celui de la propriété européenne est très exagéré, il s'agit de celui des terres
" francisées " c'est-à-dire soumise au droit français, quel que soit le statut
de leurs propriétaires.
Dans ce contexte, le discours du gouverneur "
arabo-juste " plutôt que " arabophile " est pragmatique : " ...la sécurité des
colons a tout à gagner des progrès de l'hygiène, du bien-être et du
rapprochement économique et moral des populations ".
Les S.I.P. (Société Indigène de Prévoyance) qui sont
des coopératives instituées par Jules Cambon se développent dans le même esprit
que les coopératives des Européens, dans le même type de bâtiment utilitaire,
par contre et ceci est psychologiquement très important, Jonnart va développer,
à l'époque où Louis Bertrand préconise une architecture néo-latine, l'art du "
Royaume arabe " dans la Colonie française, cet art qui est celui de tout
l'Occident et non pas seulement celui du Maghreb, depuis la Grande Mosquée de
Kairouan jusqu'à la Giralda de Séville.
Ce style devient le " style Jonnart ", celui de la
Grande Poste, de la Préfecture, de la " Dépêche algérienne " (Alger).
Lui-même donne l'exemple à Gouraya, c'est celui du "
Bois sacré ", qui est vraiment un bois sacré indo-européen, gréco-latin et non
pas sémitique, avec une pierre plate " tombée du ciel " entre la très belle
fontaine et la demeure du gouverneur.
Le choix de ce nom qui ne correspond pas au décor
hispano-mauresque, à 2 km de fouilles de Stéphane Gsell sur le site de Gunugu
est sans doute une indication de l'éthique du Gouverneur ami d'Augustin Bernard.
Autre indication, en 1918, il préside la distribution des prix du Grand Lycée
d'Alger. Le discours d'usage est prononcé par un agrégé de 29 ans, d'origine
lyonnaise, Louis Rougier, futur auteur-acteur des " Accords secrets
franco-britanniques " de l'automne 1940 et futur auteur du
" Conflit du Christianisme primitif et de la
Civilisation antique ". Il serait curieux d'avoir le texte d'un discours très
apprécié par Jonnart.
C'est ce style néo-hispano-mauresque que l'on
retrouve dans les deux maisons de ses neveux " dont une dans le " lucus même ",
l'Hôtel du Commerce, l'Infirmerie-Hôpital, la Poste et les trois écoles
primaires, dans les trois médersas de Tlemcen (et non pas du présidial d'Oran),
d'Alger et de Constantine ".
En 1905, l'œuvre scolaire de Jonnart apparaît certainement comme la partie la
plus durable de ses proconsulats.
Pour Jules Ferry, premier fondateur de l'Empire
français, comme pour Emile Berl, ministre de l'Instruction publique de Gambetta,
le développement de l'Ecole n'est qu'un aspect du développement colonial,
peut-être le plus important pour Jonnart : " Il faut multiplier au-delà des mers
les sanctuaires de la Culture française... (la France)... ne peut pas apparaître
seulement comme un pays de marchands uniquement préoccupés du cours des vins,
des moutons et des céréales, férus d'éducation militaire ".
Dans l'enseignement primaire et secondaire, cette
école sera laïque et naturellement anticléricale, dans l'esprit public de la
colonie française alors dominée par un " Grand Orient " tellement dominateur
et... particulariste qu'il a pu se permettre un moment d'être anti-juif à
l'époque de la crise antisémite.
Les liens entre la laïcité et la franc-maçonnerie ne
peuvent gêner les musulmans, comme le prouve l'adhésion de l'émir Abd-el-Kader,
alors exilé en Syrie, à moins de 200 km du tombeau d'Hiram, grand architecte du
Temple de Salomon. Après avoir sauvé 12 000 Chrétiens menacés par les Druzes en
1863, il recevra les remerciements d'une loge parisienne et adhérera à la loge "
Les Pyramides d'Alexandrie ".
L'exemple de Gouraya en 1906 peut illustrer une
situation complexe.
Sur les 1 863 ha de la commune de plein exercice
vivent 223 citoyens dont 212 " Français de souche ", 10 naturalisés et un "
naturalisé loi de 1889 " (fils d'étranger né en Algérie qui a opté pour la
France au moment de la conscription), et 309 non-citoyens, qui se décomposent
ainsi : 135 " étrangers " (102 espagnols, 25 italiens, 1 anglo-maltais et 7
divers) et 174 " sujets français ".
Les 174 " sujets français " sont comptés une seconde
fois avec les 4 178 habitants qui peuplent les deux " douars-communes " des
Addala et des Foughal dont la densité réelle est donc de 50 au km2, la densité
réelle de la commune de plein exercice étant donc de 28 au km2.
Dix-neuf siècles plus tôt, la colonie romaine de
Gunugu peuplée deRomains de souche ", (des Italiens du nord ?), vétérans des
cohortes prétoriennes, et de puniques ou de Lybico-Puniques qui sont les "
naturalisés loi de 89 ", naturalisés bien avant le décret de 212 de l'empereur
africain Caracalla qui a accordé la citoyenneté romaine à tous les habitants de
l'Empire qui ne la possédaient pas encore, a un statut assez voisin de celui de
la commune de plein exercice de Gouraya (3 km plus à l'est).
Il fait penser également à la division des villes de
l'Espagne " des trois religions ", tripartite jusqu'à l'expulsion des Juifs en
1492, bipartite jusqu'à celle des Morisques de 1611-1613, dont certains se sont
réfugiés à Breschk, nom berbère de Gunugu.
Cette séparation peut apparaître comme choquante en
1985 en raison de la densité plus grande des deux " douars-communes ". Elle
l'est beaucoup moins quand on considère que tous les garçons, fils d'étrangers,
de sujets ou de citoyens français vivant dans la commune de plein exercice ont
la possibilité d'être scolarisés, les garçons européens à l'école de garçons du
village, sous la férule d'un instituteur d'origine corse, les musulmans à
l'école située sur la rive gauche de l'oued Dreha qui limite le village à
l'ouest. Leur instituteur kabyle, peintre de talent (un de ses tableaux
représentant un mendiant transfiguré par un costume musulman traditionnel est au
Louvre), terminera une carrière commencée à l'Ecole normale de la Bouzaréah à la
cour du roi du Maroc comme chef du protocole.
Quant aux filles européennes, depuis la disparition
de l'école des Soeurs située à l'ancienne douane, à gauche de la gendarmerie,
elles accomplissent toute leur scolarité à l'école de filles construite à droite
de l'entrée du bordj, en fait avant 1930, école mixte qui accueille les filles
européennes et musulmanes de plus en plus nombreuses et les garçons
européens.
A la même époque, comme à l'époque de Jonnart,
celles de la fraction des Solaya sur la rive gauche de l'Oued Keller, à cinq
heures de mulet de la côte, comme toutes les filles de la montagne, ne reçoivent
aucune instruction, les garçons seuls recevant l'enseignement de deux " tolba "
qui leur enseignent l'arabe et le Coran.
Les femmes maintiennent donc la langue berbère et
des coutumes préislamiques, comme les deux fêtes du printemps et le
mezrout, mariage " à la petite carte ".
L'école des enfants musulmans a été construite à
l'emplacement de la première infirmerie, transférée à l'entrée est de Gouraya, à
proximité du marché et de la maison d'un des deux neveux du
Gouverneur.
Les deux écoles du village qui remplacent celles du
bordj sont construites symboliquement à l'extérieur. Elles sont inaugurées par
le Gouverneur général, bien avant la construction de la poste. La nièce du
gouverneur, Mlle Suzanne Jonnart, coupe le ruban symbolique de l'Ecole des
filles avec des ciseaux d'argent que lui remet la descendante d'une des
vingt-neuf plus anciennes familles de Chéragas.
Après quoi, garçons et filles entonnent un " Hymne à
Jules Ferry " dont je n'ai pu retrouver que des bribes de paroles et de musique,
mais qui était, paraît-il, fort entraînant.
Il est resté longtemps beaucoup de choses de cet
esprit civique et patriotique, dans l'enseignement primaire de Gouraya. Avant
1930, on récitait encore du Déroulède à l'école des filles. Peu après 1930, à
une distribution des prix, les garçons européens récitèrent du Victor
Hugo
" Ceux qui pieusement sont morts pour la
Patrie, Ont droit qu'à leurs cercueils, la foule vienne et prie
".
Et les Musulmans rappelèrent la grande part prise
par leurs parents à la défense de la patrie française, l'holocauste de la Grande
Guerre, à quelques dizaines de mètres de la plaque de l'entrée du bordj où
étaient inscrits leurs noms:
" De la France à la Syrie, Sous le ciel bleu
de l'Algérie, Ils ont brillé d'un vif éclat, Tous les rouges coquelicots
".
Au sommet de la pyramide de l'Enseignement français,
l'Université.
La loi du 9 décembre 1909 qui crée l'Université
d'Alger est une loi de décentralisation " ...Elle... sera mieux adaptée aux
besoins de l'Algérie... sans renoncer au culte de la doctrine ".
L'Institut Pasteur restera attaché à son homologue
parisien, contrairement à celui de Tunis dont Charles Nicolle, qui s'y est fait
enterrer dans l'entrée, fera une institution du protectorat.
En Artois, Jonnart développe avec le professeur
Burdin une politique de la protection du nouveau-né et fait de son département
celui où la mortalité infantile est la plus faible. C'est cette politique qu'il
aide à transposer en Algérie. Vingt ans après la perte de l'Algérie française, "
l'Algérie médicale " qui a gardé en France ses initiales A.M. est devenue
l'Antenne médicale. Ses 140 rédacteurs, dont une centaine de professeurs, ont
tous fait leurs études à l'Université d'Alger. A Gouraya, l'infirmerie du
médecin de colonisation et de son auxiliaire médical est devenu " hôpital
".
Cette création de l'Université d'Alger va favoriser
la recherche dans tous les domaines. Qui ne songe aux frères Marçais pour la
culture arabe, à Stéphane Gsell pour l'archéologie et l'épigraphie latine qui
apparaissent comme des Pères de l'Histoire nationale des Algériens des trois
religions et des deux nations.
Comme l'Institut Pasteur, la Villa Abd-El-Tif, "
Casa Vélasquez ", " Villa Médicis " algérienne, garde ses attaches avec "
l'Ecole de Paris " où le concours de recrutement est organisé par une " Société
de peintres orientalistes ".
Si les peintres algériens sont moins connus que les
sculpteurs Grands Prix de Rome, Belmondo, André Greck originaire de Dupleix à 20
km du Bois sacré, c'est peut-être parce que le cours de la peinture jusqu'à une
époque récente était établi par les marchands de tableaux parisiens.
Mais revenons au " Sanctuaire de la Culture
française " de Gouraya, que j'ai revu le 24 février 1981 avec deux journalistes
de " France-Soir " venus chercher la documentation du 7e et dernier article de
la série : " 20 ans après les Pieds-Noirs ".
La cave coopérative avait été détruite pour
permettre l'agrandissement du C.E.M. 600 (Collège d'Enseignement Moyen) devenu
C.E.M. 1 200. On était en train de doubler la superficie des deux écoles
inaugurées par Jonnart, la Kouba-entrée-vestiaire devenant le centre de chaque
bâtiment, avec de grandes fenêtres qui ont également remplacé les fenêtres de
l'ancien bâtiment où il aurait été facile d'installer des
moucharabiehs.
Deux ans plus tard, lors du débat qui a suivi la
projection du film de Cayatte : " Un (autre) retour à Cherchell ", un des
deux professeurs algériens, anciens élèves de l'école normale (d'Oran) déclarait
: " Chez nous, quand les Russes, les Bulgares, les Américains viennent faire des
affaires, ils sont obligés de parler français ".
III - JONNART ET L'EUROPE ORIENTALE : MINISTRE
DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES EN 1913, HAUT COMMISSAIRE DES PUISSANCES PROTECTRICES DE
LA GRECS EN 1917, IL DÉPOSE LE ROI CONSTANTIN LE 12 MAI 1917.
En 1911 Jonnart démissionne de son poste de
gouverneur général. Depuis 1908, les crises se succèdent en Europe
orientale.
En 1913, après la guerre balkanique de 1912 qui a vu
la coalition des Etats chrétiens, anciens vassaux, vaincre l'ancien suzerain
turc, puis au moment du partage des dépouilles tous les états y compris la
Turquie, écraser la Bulgarie, Jonnart devient ministre des Affaires étrangères
dans le cabinet Briand.
Son souci majeur est d'éviter les imprudences du
gouvernement du Tsar, désireux de prendre sa revanche de 1908, année où le futur
" brillant second " de l'Empire allemand a annexé un pays slave : la
Bosnie-Herzégovine, d'où partira la guerre de 1914/1918. Avant la chute du
gouvernement Briand, Jonnart a le temps de remplacer l'ambassadeur à
Saint-Pétersbourg qui a perdu le contact avec le gouvernement du Tsar par Michel
Paléologue, descendant des empereurs byzantins.
1917, année particulièrement critique pour les
Alliés, va être la " Grande année " de Jonnart. En France c'est l'année des
mutineries : au Sahara, le Père de Foucauld est assassiné, peut-être par les
Senoussistes ; le front russe s'effondre avec les débuts de la
révolution.
Après l'échec des Dardanelles de 1915, un corps
expéditionnaire, surtout français, est retranché à Salonique.
A Athènes, le roi Constantin subit l'influence et la
pression du baron Schenck, ambassadeur d'Allemagne, et, après le guet-apens du
30 novembre 1916 où 23 marins français sont tués et 200 blessés, Venizélos,
pro-alliés, se réfugie à Salonique où il fonde un gouvernement
provisoire.
Sur le monument de Saint-Omer, " une sorte de
Minerve représente les qualités dominantes de l'homme d'État : la fermeté
dans la sagesse ".
Le 18 mai 1917, Jonnart est à Londres avec Ribot,
ministre des Affaires étrangères, Painlevé, ministre de la Guerre, le général
Foch et l'amiral Lebon.
Le 25 mai, il est nommé " Haut Commissaire des
Puissances protectrices de la Grèce, avec pleins pouvoirs civils et militaires
". Il n'a l'appui, ni des Italiens qui se méfient de Venizélos, ni de Lloyd
George désireux de retirer le contingent britannique de Salonique pour protéger
le canal de Suez.
Le 4 juin, il embarque à Brindisi à bord du
contre-torpilleur le " Mangini ", qui file 23 noeuds, avec son collaborateur
Robert David, futur député de la Dordogne et le colonel Georges, adjoint du
futur généralissime Foch.
Le 5, après avoir franchi le canal de Corinthe, le "
Mangini " débarque Robert David en rade de Salamine et continue sur
Salonique.
Le 9, Jonnart est de nouveau en rade de Salamine à
bord du cuirassé " La Justice ".
Le corps expéditionnaire français de Salonique,
commandé par le général Sarrailh, envahit la Thessalie, débarque dans l'isthme
de Corinthe, mais pas à Athènes à cause de l'opposition anglaise. C'est dans le
port du Pirée que Jonnart reçoit le président du Conseil des ministres
Zaïmis.
Le 10, revenu en rade de Salamine à bord de " La
Justice ", il lui remet un ultimatum accepté le 12 : " Le roi Constantin doit
abdiquer en faveur de son second fils ".
C'est de Salonique que le général Franchet
d'Esperey, né à Mostaganem, mènera l'offensive qui aboutira à la capitulation de
la XIe armée allemande, à celles de la Bulgarie et de la Turquie.
a) Le 3e proconsulat 1918/1919
En février 1918, grâce à l'effondrement du front
russe, les Allemands disposent, sur le front occidental, de quatre divisions de
plus que les Alliés.
Ils vont donc tenter d'obtenir la décision avant
l'engagement des troupes américaines.
Clemenceau demande à Jonnart de retourner à Alger
pour calmer l'effervescence des partisans de " Hadj Guilloum ", qui sont
encouragés par l'attitude de certains membres de la famille d'Abd-El-Kader, dont
les liens avec la France étaient des liens personnels avec Napoléon
III.
II leur demande également de lui faire parvenir des
renforts en soldats et en travailleurs.
Jonnart réussit cette double mission. En quelques
mois, 20 000 travailleurs et 50 000 soldats volontaires franchissent la
Méditerranée, et ce résultat est d'autant plus remarquable que Cambon comme
Jonnart ne mobilisaient que 2 500 conscrits pour des classes évaluées chez les
Musulmans à 45 000 hommes.
Avant la paix, Jonnart commence les réformes
promises par Clemenceau, par l'égalité fiscale en supprimant les impôts payés
sur le territoire des " douars-communes ", c'est-à-dire les mêmes qu'à
l'époque turque : le Zekkat, impôt sur les troupeaux, l'Achour sur les
récoltes.
Cette réforme diminue la contribution des Musulmans
qui payent désormais les mêmes impôts que les Européens.
Le 28 juin 1918, les Délégations Financières
approuvent ces réformes et le principe d'une augmentation du nombre des
électeurs musulmans qui ne sont plus tenus d'abandonner leur statut personnel, "
dans toutes les assemblées délibérantes et le droit de ces nouveaux électeurs
d'accéder à toutes les fonctions et emplois publics ne constituant pas des
fonctions d'autorité ".
Ces réformes sont l'objet de la loi du 4 février
1919 appelée communément " loi Jonnart ".
Cette loi eut surtout pour effet de développer une
vie communale dans les douars-communes qui comptent près de 400 000 électeurs de
ce type, et d'augmenter le nombre d'électeurs musulmans des Délégations
Financières qui passent de 15 000 à près de 100 000. Pour la première fois,
Jonnart a dû employer son influence personnelle pour faire admettre aux
Européens une réforme, parce qu'elle touchait au principe des nationalités
religieuses, fondées sur le droit personnel.
b) L'Ambassadeur au Vatican
Pendant son troisième proconsulat, Jonnart a gardé
le ministère des régions libérées et du blocus dans le cabinet Clemenceau
constitué quatre mois après sa mission en Grèce le 16 novembre 1917.
Il l'abandonne le 23 novembre 1918. Clemenceau "
se range à l'avis " du médecin du ministre gouverneur, le Dr
Enriquez.
C'est que l'état de santé de Jonnart, qui ne
s'améliore pas, l'oblige à choisir entre les honneurs de plus en plus nombreux
qui lui sont proposés.
Le 21 mars 1919, par un simple communiqué de presse
reproduit dans le Temps du 22, il refuse le Haut-Commissariat de
l'Alsace-Lorraine, afin " de pouvoir continuer en Algérie, l'ouvre de réforme
dont il a pris l'initiative ". Le Gouverneur général a ensuite allégué les
motifs de son état de santé.
Trois mois plus tard, le 22 juillet, il abandonne
définitivement le gouvernement général pour prendre la présidence de la "
Commission des réparations " dont il démissionne le 19 février 1920. " L'état de
sa santé ne lui permettra pas de soutenir de façon continue l'effort de sa
double mission de président de cette commission et de parlementaire.
On comprend donc qu'en 1920, Jonnart ait décliné
l'offre de tout le cabinet Millerand, futur et éphémère président de la
République, d'être son candidat à la présidence de la République après la
démission de Deschanel qui appartenait au même groupe de l'Alliance
républicaine, auquel Jonnart succédera... à l'Académie française, bien que la
proposition lui eût été transmise par Robert David, alors secrétaire d'État à
l'Intérieur.
On comprend également qu'il n'ait accepté sa mission
romaine que dans les conditions très précises qu'il a fixées.
Le " Temps " du 18 mars : " Monsieur Aristide
Briand, président du Conseil a... soumis au Conseil la désignation de Monsieur
Jonnart comme ambassadeur extraordinaire auprès du Vatican ".
Le 13 mai 1922, Jonnart annonce au directeur du "
Grand Echo du Nord " son intention d'abandonner une mission qui devait être de
courte durée
" Je n'ai pu accepter à Rome qu'une mission de
courte durée, j'aurais été remplacé déjà sans la mort imprévue de Benoît XV
".
Installé au bord du Tibre " dans le somptueux
Palais Borghèse, qui rappelle à la fois les souvenirs de (Saint) Pie V et de la
Princesse Pauline " (la belle Paola sculptée par Canova dans le plus simple
appareil...), le " grand bourgeois ", Charles Jonnart, " qui avait la
simplicité du grand seigneur ", " le goût des contacts personnels " et qui
" accueillait à sa table qui était luxueuse " " toute la
population ", va admirablement bien réussir à Rome ; servi peut-être par un
passé antérieur " franchement anticlérical " qui lui permet de garder ses
distances.
" Je ne puis que regretter pour vous que vos
sentiments ne soient pas plus foncièrement catholiques, mais pour ce qui est des
affaires que nous avons à traiter ensemble, cela vaut peut-être mieux " lui
dit un jour Benoît XV, qui allait être remplacé par Pie XI, avec qui Jonnart
avait noué des contacts très fructueux quand il était encore archevêque de
Milan.
L'importance de la mission de Jonnart apparaît dans
celle des collaborateurs qui lui sont dépêchés, comme son ami Camille Barrère
qui fut pendant 27 ans en poste au Quirinal et son conseiller Charles Roux qui
lui succédera au Vatican et à la présidence du conseil d'administration de la
Société Internationale du Canal maritime de Suez.
Quand le 18 mai 1921, il présente ses lettres de
créances, il est accompagné par un autre conseiller qui est Henri
Cambon...
Du côté du gouvernement pontifical, la continuité
est assurée par le cardinal Gaspari, secrétaire d'État sous les deux
pontificats.
La question la plus épineuse, car elle touchait au
statut même des évêques et donc la plus longue, fut celle des " Associations
culturelles " instituées unilatéralement par la république du " Petit Père
Combes " pour gérer les biens de l'Église et de l'État. Le Saint-Siège avait
refusé de reconnaître ces associations loi 1901.
Le Vatican va finir par les reconnaître en y mettant
beaucoup de conditions, à l'époque où il passe avec l'État italien les accords
de Latran, et après le départ de Jonnart.
II admet également de ne plus nommer d'évêque
persona non grata pour le Gouvernement de la République, de donner en Allemagne
et dans la zone française du Maroc des supérieurs hiérarchiques français aux
Français.
En contrepartie, le gouvernement français va
faciliter le recrutement des missionnaires surtout quand ils sont
enseignants.
On est revenu à l'esprit de 1880, quand "
l'anticléricalisme " (n'était) pas (encore) un article d'exportation.
Le 26 juin 1923, Jonnart abandonne son poste au
Vatican.
Le 20 avril 1923, Jonnart déjà membre de l'Institut
depuis 1921 au titre de l'Académie des sciences morales et politiques, était
entré à l'Académie Française. Ses parrains étaient le maréchal Foch et Marcel
Prévost.
II a eu pour lui l'appui du maréchal Lyautey et de
Mgr Baudrillart et contre lui le clan royaliste de l'Action française qui a
suscité la candidature de Charles Maurras.
On peut attribuer à celui-ci la publication d'un "
pamphlet " anonyme de 16 pages " reproduisant des lettres (de démission) de
Monsieur Jonnart " et intitulé : " Œuvres complètes de Charles Jonnart de
l'Académie des sciences morales et politiques "
II y a dans la personnalité de Jonnart " ...un
grain de coquetterie féminine qui a son prix. Tour à tour, il s'efface, fait un
pas en avant, recule, revient, se dérobe. C'est un pas charmant renouvelé de
Célimène. Et si l'Académie n'a pas eu la gloire de posséder Molière, elle aura
l'illusion de recevoir un petit-fils de l'héroïne en recevant Monsieur
Jonnart... "
Le pamphlet s'achève selon l'usage dans le style "
in cauda venenum " : " Aux bienfaits de cette candidature... pour nos
confrères catholiques... (il faut ajouter que)... M. Jonnart porte avec
un rare courage le drapeau de la Laïcité... Les Grandes Ombres de Fénelon et de
Bossuet ne s'en offusquent pas ".
Les douze pages de lettres de démission qui suivent
sont fort utiles pour fixer l'image du Grand Proconsul, car elles confirment
celle des 57 pages que Jean Du Sault a consacré à la vie et l'œuvre de son
beau-père... dans un style différent et présentent l'avantage supplémentaire
d'une chronologie très précise.
Même sans cette confirmation, (l'employé de la
Nationale m'a apporté le pamphlet avec l'œuvre de Jean Du Sault), le poison
académicien se transforme en antidote dès la lecture de la première lettre de
démission.
Un an après sa mort, son ami Louis Barthou recevant
à l'Académie Française son successeur Maurice Paléologue ne fait aucune allusion
dans sa péroraison à l'œuvre symbolisée par le médaillon Artois du (futur)
monument de Saint-Omer.
" II n'a rien à craindre du Temps... En Algérie, à
Athènes, à Rome, administrateur, haut-commissaire, ambassadeur, il a joué un
rôle que l'Histoire n'aura garde d'oublier ".
LOUIS FAISSOLLE
L'Algérianiste n° 79 et 80 de septembre et
décembre 1977
celui qui croit qu'il peut se passer des autres se trompe, et celui qui croit que les autres ne peuvent pas se passer de lui se trompe encore plus (la ptite scientifique)